Expositions - Exhibitions - Art contemporain - Paris - Belleville

Nicolas Milhé, Bruno Botella, Vincent Ganivet, Matthieu Blanchard, Emilie Ding, Bevis Martin, Charlie Youle, Emmanuelle Lainé



, Activity, 11.09.2014 - 08.11.2014

On parle de l’activité d’un médicament, d’un volcan, d’un organe, d’une classe, d’un enfant, d’un chômeur ou d’un artiste. Une activité est professionnelle ou non, en découle des objets ou pas. Ainsi l’activité artistique ne saurait se justifier par la réalisation d’oeuvres. Ne rien faire est une activité, trop travailler n’est pas le meilleur moyen pour faire de l’art. L’activité artistique entretient un rapport au temps difficile à quantifier. Les jours où il ne se passe rien sont aussi déterminants que les phases de production. En résulte un problème difficile à résoudre, on ne saurait décider si les artistes sont tout le temps en train de jouer ou si ils sont tout le temps en train de travailler. La sobriété du titre Activity laisse entrevoir à quel point les deux artistes Bevis Martin & Charlie Youle tentent d’indifférencier leur pratique, quitte à se déprendre de leurs acquis. Comme s’il fallait rendre fugitive l’activité artistique jusqu’à ce qu’elle frôle un seuil d’indifférenciation où plus rien ne puisse la distinguer d’une autre activité.

Entre 1975 et 1977 Heloy Auricle et Vim Banister rédigèrent un certain nombre de textes sur l’art. Selon une rigueur toute scientifique Heloy écrivait des textes authentiquement vrais. Banister pensant que la vérité n’avait rien à faire dans le débat, et comme pour se jouer de Heloy, passa ces deux années à rédiger des textes complètement faux. Heloy et Banister enseignaient à l’université et propagèrent leur querelle intellectuelle jusque dans le rang de leurs élèves. Ainsi les élèves de Heloy Auricle s’enorgueillissaient d’écrire des vérités sur l’art, en réponse ceux de Vim Banister écrivaient des textes faux. Ces textes ont été récemment traduits dans plusieurs langues mais prêtent souvent à confusion quant à l’attribution de leurs auteurs. De nombreux éditeurs faillirent perdre patience devant un tel monument d'incohérence. Ainsi le texte «Sixties’ Dish» à propos de Barry Flanagan se terminait par la phrase « Ce texte n’a pas été écrit par un élève de H. Auricle ». Qui donc pouvait l’avoir rédigé ?

La masse des objets produits par Bevis Martin & Charlie Youle est telle qu’on pourrait dire qu’ils réinventent une sorte d’école primaire. Une étrange machine pédagogique qui dessine un ordre fortuit pour redistribuer des identités - peut-être jusqu’au vertige. Une école très élémentaire donc, avec des leçons de choses et des leçons de mots, une grammaire pour un discours toujours vacillant et une manipulation des objets toujours incertaine. Cette pédagogie ne consiste pas à rapporter des discours et à montrer des choses, mais à dégager des entités vagues du matériel pédagogique connu. On retrouve cette constante dans leur travail : une espèce de saut dimensionnel qu’il faut faire subir aux objets comme s’ils ne tenaient plus en place et réclamaient de nouvelles dispositions. L’illustration d’un manuel scolaire prend une nouvelle épaisseur, les outils de géométrie gonflent et se ramollissent, le matériel d’anatomie dessine de nouveaux corps improbables, des organes dispersés, trop plats ou trop grands. Les traits grossiers de ces objets que l’on dirait à la fois sensuels et caricaturaux achèvent de soustraire son autorité au matériel pédagogique. Sans nostalgie, ces objets évoquent les tensions de l’apprentissage durant lequel les signes résistent encore à la lecture.

Il existe une entité démonique mineure présidant aux contretemps dans l’humanité et dont la physionomie rappelle certaines œuvres d’art. L’Ange du Bizarre1 est un assemblage de bouteilles et de barriques surplombées d’un entonnoir coiffant une tabatière percée d’une cavité sombre et ravinée d’où émergent des propos menaçants avec le bruit «d’un baril vide quand on le frappe avec un gros bâton». Ce monstre administre les régions obscures du temps où, par le seul levier du retard, il détourne les objets de leurs trajectoires coutumières et déchaîne des cascades d’accidents. La machination de la créature empoisonne le cours du temps linéaire pour en dilater les franges, y provoquer les flux contraires. Un délai d’un quart de millième de seconde suffit pour voir un monde basculer dans le désordre. Les contretemps sont d’infinitésimales perturbations causales susceptibles de désorganiser n’importe quelle situation ; le fil du temps se renverse et se retourne à la manière d’une contrepèterie. Autrement dit, le retard génère des choses étranges, les œuvres d’art sont des choses étranges ; donc pour obtenir des œuvres il faut un certain retard.
V. Banister

Les objets de Bevis Martin & Charlie Youle se chargent d’une nouvelle étrangeté qui n’est pas moins inquiétante. Ce qui était confiné dans une trousse, un cartable ou un livre et se promettait d’accompagner l’enfant dans son développement, ce qui était d’une échelle moindre se met à croître abruptement. L’échelle de ces objets ne semble plus correspondre à celle d’un enfant, elle déborde les normes pédagogiques. Cette disproportion nous renvoie à une échelle inqualifiable. On ne saurait dire s’ils se destinent à l’usage d’individus assez grands pour les manipuler ou s’ils traduisent l’angoisse d’autres trop petits pour les appréhender.

La querelle entre H. Auricle et V. Banister ne fut pas perçue comme féconde aux yeux de l’université, et à la fin de l’année 1977 chacun des deux auteurs perdit sa chaire. Le hasard voulut que, sans se concerter, ils se reconvertirent dans la fabrication de chapeaux. Personne ne saurait affirmer si ce fut la rancœur ou la nostalgie qui poussa chacun à inscrire des phrases sur leurs chapeaux. Bien entendu les mots de Auricle étaient vrais et ceux de Banister étaient faux. Ces chapeaux ne rencontrèrent évidemment aucun succès auprès de leurs contemporains. Cependant un artiste eut l’idée d’utiliser ces étranges objets afin de fabriquer une sculpture. Ainsi il commanda un chapeau melon, un chapeau haut de forme et un canotier en précisant aux fabricants qu’il allait cacher un petit magot sous l’un d’eux. Lors du vernissage, en 1983, il présenta les trois chapeaux sur un socle, annonçant aux visiteurs que la première personne ayant désigné le bon chapeau repartirait avec le butin.


CHAPEAU MELON HAUT-DE-FORME CANOTIER
Si le butin est caché
Sous le Haut-de-forme,
Alors le Haut-de-forme
Est un Auricle.
Si le butin est sous ce
Chapeau, alors le chapeau
Melon est un Banister.
Le chapeau qui contient
Le butin est un Banister


Où le butin était-il caché ?

Les objets de l’exposition Activity sont inspirés par des jeux mathématiques. Si l’on y retrouve la palette chatoyante des illustrations pour enfants, les artistes ont utilisé des peintures murales - dont le grain et la facture rappellent également des décors pour des fêtes de mairie et autres kermesses. Les paysages de montagne, de forêt ou encore de pistes de courses automobiles, figurent des parcours balisés mais incomplets. Labyrinthes simples mais sans issue. L’apparente disposition logique des lignes et des figures engage une lecture sans cesse déjouée par l’absence de notice. Jeux sans règles, sans vainqueurs ni vaincus, sans responsabilité. Ici la verticalité interdit la présence de pions ou de figurines. Ailleurs deux grandes tours de bois et de papier mâché comme un grand jeu de l’oie en volume dessinent un circuit à travers un incendie que figurent quelques pièces de coton adroitement noircies. Plus loin une série de chapeaux en céramique est présentée à portée de main. Trop lourds pour une tête, ces imposants couvre-chefs sont organisés en ligne comme pour un improbable bonneteau géométrique. Enfin ces accessoires partagent une certaine sensualité avec ce très curieux miroir déformant que l’on dirait modelé et au centre duquel s’ébauche un visage aux lèvres entrouvertes.

« Le futur n’existe pas aujourd’hui, demain aujourd’hui sera hier. Hier aujourd’hui n’existait pas et s’appelait encore demain. Aujourd’hui hier n’est plus et demain n’est pas encore. Certaines choses d’hier existent aujourd’hui d’autres ne sont plus. Si une chose disparaît aujourd’hui elle n’existe plus aujourd’hui et elle appartient au passé. Si certaines choses arrivent aujourd’hui elles ne peuvent appartenir à hier qu’à compter de demain. Les choses qui n’existent pas encore aujourd’hui viendront demain ou plus tard ou jamais ». Ainsi parlait la visiteuse d’un musée qui marchait seule au pas de course dans les salles des collections permanentes lorsqu’elle s’arrêta net devant un portrait. Après être restée plus d’une heure devant l’œuvre, elle fut interpellé par un gardien qui lui demanda pourquoi elle regardait le tableau avec tant d’insistance. « Je n’ai ni frère ni sœur mais la mère de cette femme est la fille de ma mère ». De qui regardait-elle le portrait ?



Bruno Botella, septembre 2014


1 Edgar Allan Poe, L’Ange du Bizarre, Histoires grotesques et sérieuses, Paris, Flammarion, 1965, p. 134.